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Femmes 1 – Hommes 0: Du retour sur investissement dans le monde du développement

Submitted by Nelly on March 8, 2012 0 Comments

Par : Charlotte S.

« Connecting girls, inspiring futures ». Oyez, jeunes femmes, nous sommes le thème de la Journée internationale de la femme 2012 ! Est-ce une bonne nouvelle ? Je crains que non.

J’ai tout d’abord accueilli comme une avancée l’intérêt soudain pour les filles et les jeunes femmes de la part des bailleurs de fonds, des organisations internationales et des ONG, comme j’avais accueilli le passage du paradigme de « femmes dans le développement » à celui du « genre et développement ». Passé l’euphorie, la gueule de bois. Et j’y vois beaucoup plus clair : on m’instrumentalise.

Petit tour d’horizon d’une instrumentalisation programmée.

Un courant de plus en plus fort nous apprend que les jeunes femmes pourraient contribuer fortement au développement, si on « libère leur potentiel », si on leur permet de « se connecter entre elles », de faire des études et d’être soignées. On loue les « success stories », on sélectionne les femmes et les filles qui changent le plus le monde, celles qui déplacent des montagnes. Le 8 mars 2012 devrait être l’apogée de cette déferlante communicationnelle.

Est-ce la conséquence d’un refus massif de l’image victimaire des femmes qui prévalait jusqu’alors ? Sans doute. Mais c’est aussi et surtout la suite logique de décennies de visions libérales et individualistes du développement. On se focalise sur l’individu, son potentiel, son empowerment et sa capacité de leadership, en feignant d’oublier l’ampleur des contraintes vécues par les femmes et les jeunes filles. Car il ne s’agit pas que d’un défaut d’accès à l’éducation ou à la santé. Il s’agit d’un rapport inégal de pouvoir, d’une liberté entravée par les normes sociales,  il s’agit de la structure des rapports économiques entre les pays les plus riches et les plus pauvres. Quand on parle de la place des filles, il faut aborder les enjeux à la fois micro et macro-économiques. Il faut aborder les structures de pouvoir.

Sinon, où va-t-on ? A lire les portraits de celles qui déplacent des montagnes, je pense à toutes celles qui n’ont pas pu déplacer de colline. Elles n’ont pas pu car les contraintes économiques et sociales étaient trop fortes. Sont-elles des ratées ? Sont-elles de celles qui n’ont pas la volonté ou le leadership suffisant ? Quel message leur adresse-t-on en louant l’empowerment individuel ? Moi j’entends : « sois plus forte que les autres et bas-toi ».

Je trouve ce message hypocrite et condescendant. Sacrément ironique aussi. Que la Banque Mondiale réussisse à éviter de parler de l’impact de la macroéconomie sur les femmes, dans un rapport pourtant consacré au genre dans le développement, cela me semble tout à fait ironique. Parler des mutilations génitales féminines, du manque d’infrastructures en eau, ça oui, mais de ce qui fait la responsabilité directe de la Banque Mondiale dans la féminisation de la pauvreté, surtout pas ! Parler du fardeau du travail gratuit des femmes, ok, mais sans aborder la conséquence des plans d’austérité sur l’accroissement de ce fardeau. Ironique, donc.

Et que signifie vraiment « libérer notre potentiel » ? C’est simple, tout le monde le dit : investissez dans les femmes, vous aurez un meilleur retour sur investissement. Parce que les femmes remboursent mieux les microcrédits, qu’elles dédient davantage leurs ressources à l’alimentation des enfants, et parce que, si les femmes ne meurent pas, c’est la santé infantile qu’on améliore.

Ce qu’on nous dit aussi, c’est qu’il faut davantage de santé sexuelle et reproductive, car les femmes feront alors moins d’enfants, ce qui arrangerait beaucoup tous ceux qui craignent, au choix, une invasion de migrants du Sud, une explosion des dépenses énergétiques ou un renversement de l’équilibre des pouvoirs.

Merci donc de vouloir libérer notre potentiel, nous serons de bonnes soldates, nous nous marierons et aurons peu d’enfants, nous contribuerons à l’économie sans couter trop cher et effectuerons nos tâches domestiques avec le sourire, car la communauté internationale a reconnu qu’on en fait beaucoup, et c’est bien pour une femme qu’elle soit reconnue pour tout ce qu’elle fait.

L’effet de mode qui foule du pied les grands classiques

Alors, l’investissement dans les filles, un nouveau paradigme ? Ou un remake du paradigme « femmes dans le développement » ? Ou celui de l’« aveuglement aux causes réelles de la pauvreté » ? Ce qui est sûr, c’est qu’on s’éloigne dangereusement des belles avancées de la fin du 20ème siècle : la CEDAW et la Déclaration de Pékin.

Ce sont pourtant 189 Etats qui en 1995, dans la Déclaration de Pékin, se sont engagés à « garantir la pleine réalisation des droits fondamentaux des femmes et des petites filles, en tant que partie inaliénable, intégrante et indivisible de tous les droits de la personne humaine et de toutes les libertés fondamentales ».

Ce sont bien ces 189 Etats qui ont affirmé dans la même déclaration « que les inégalités entre hommes et femmes persistent et que d’importants obstacles subsistent » et se sont engagés à se consacrer « sans réserve à l’élimination de ces contraintes et obstacles afin de promouvoir encore le progrès et l’accroissement du pouvoir d’action des femmes dans le monde entier, et convenons que cela exige que des mesures soient prises d’urgence dans un esprit de détermination, d’espoir de coopération et de solidarité qui nous portera dans le siècle prochain. »

Moins de vingt ans plus tard, lassé d’exhorter les Etats à respecter leurs engagements, le monde du développement parie sur les filles. Sauf qu’entre le discours du leadership individuel et celui du respect des droits, il y a une grande différence : celle de la responsabilité. D’un côté, l’individualisme prôné dans le paradigme des « filles dans le développement » porte la responsabilité de l’échec sur les filles elles-mêmes. De l’autre, ce sont les Etats et la communauté internationale  qui sont responsables. D’un côté, on apprend aux filles à se battre seules pour leur propre réussite, de l’autre on leur donne les moyens de se battre collectivement pour le respect de leurs droits. D’un côté, nous avons un retour sur investissement mesurable, atteignable, réalisable, et défini dans le temps. De l’autre, nous avons l’inconnu. D’un côté, on garde le contrôle, de l’autre on le perd.

Les temps sont durs pour les droits, surtout lorsqu’ils ne procurent aucun retour sur investissement.

Cette approche est vouée à l’échec, pour deux raisons :

Tout d’abord, la particularité du système patriarcal est que nous en sommes toutes et tous à la fois les victimes et les acteurs. Il est beaucoup plus facile (bien qu’inefficace) de se concentrer sur les plus grandes victimes et d’oublier de nous remettre en question nous-mêmes.

De plus, si le patricarcat est partout mais invisible, l’État ne l’est pas. L’État, c’est chacun et chacune d’entre nous. Les politiques publiques, c’est nous qui devons les formuler, les voter, les influencer, dans notre intérêt collectif ! Ce qu’il nous faut, ce n’est pas un investissement sur des individus, mais un rééquilibrage des inégalités de pouvoir, grâce à des politiques publiques justes, qui garantissent l’égalité de droit des individus et le respect de nos libertés.

Les jeunes femmes ne sont pas hors du système, bien au contraire. Elles sont au cœur d’un système patriarcal dont la puissance est renforcée par l’absence de politiques publiques en faveur de l’égalité.

« Inspiring futures » ? Ma vision du futur n’est pas celle d’un monde inégalitaire et liberticide dans lequel je me serai battue individuellement pour réussir. J’ai la vision d’un monde plus juste et plus libre, dans lequel chacune et chacun pourrait mener sa vie à sa façon. En tant que jeune femme, voilà ce qui m’inspire. Il ne s’agit pas de business plan, mais du respect de nos droits.

* Charlotte S. est membre de la Plateforme des jeunes féministes et blogueuse féministe à http://uncertaingenre.blogspot.com/. Sur son blogue, elle traite des questions de genre et de droits des femmes, principalement sur le continent africain. Elle se décrit comme une auteure « bien du genre à vouloir provoquer des remises en questions ! »


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