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Le corps et l’esprit: Une histoire de l’oppression des femmes

Par Paola Salwa Daher

Il me semble extrêmement complexe et risqué d’écrire sur l’image corporelle des femmes, leur estime de soi et leur rapport à leur corps. Complexe, parce qu’il existe tant de facteurs, à la fois internes et externes, qui jouent un rôle dans la perception que les femmes ont de leur propre corps et d’elles-mêmes ; risqué, dans la mesure où il est aussi aisé de tomber dans le cliché qu’il ne l’est de juger les femmes pour les choix qu’elles font.

J’essayerai toutefois, ne serait-ce que pour récupérer par le biais des mots ce que les sociétés pensent leur appartenir: le corps des femmes.

Je commencerai par le postulat qui veut que la plupart des phénomènes et comportements sont à la fois attribuables au parcours individuel personnel, et un produit social découlant des valeurs, des préjugés et des normes que l’on retrouve dans toute société. Il est important de souligner les aspects sociaux qui rentrent en compte dans les rapports des femmes avec leur corps et dans la manière dont elles le perçoivent, car nous devons rétablir ce sujet dans les sphères publiques et politiques.

La relation des femmes vis-à-vis de leur corps ne fait pas uniquement allusion aux questions de l’image corporelle et aux troubles de l’alimentation, mais également au degré de liberté dont jouissent les femmes en ce qui concerne leur santé et leurs droits sexuels et reproductifs, ainsi qu’au poids des valeurs et au contexte social général dans lequel elles vivent. Si une femme se sent jugée pour ses choix sexuels, par exemple, elle risque fort d’en arriver à mépriser l’instrument de son plaisir, qui aura été taxé de ‘honteux’ ou de ‘péché’ par les membres de sa famille, ses amis ou la société au sens large.

La formidable campagne The Uprising of Women in the Arab World (Le soulèvement des femmes dans le monde arabe) recueille actuellement des témoignages de femmes dont le corps ou l’intégrité ont été violés d’une façon ou d’une autre, par des mots ou à travers des actes, voire les deux. L’honneur, la marchandisation du corps, l’oppression et les décisions limitées par la famille comme les choix imposés par la société, ainsi que les droits que les hommes pensent avoir sur les corps des femmes, sont autant de sujets que l’on peut citer comme étant des raisons à l’origine des rapports tortueux que les femmes entretiennent avec leur corps, et qui expliquent comment elles en arrivent à s’automutiler, à l’indifférence, aux troubles alimentaires et même à se haïr.

Les facteurs qui façonnent la perception des femmes de leur propre corps (et par conséquent, d’elles-mêmes) sont multiples et généralement difficiles à décomposer et démêler lorsqu’il s’agit d’analyser individuellement la façon dont ils s’imbriquent les uns dans les autres. Avant toute chose, la marchandisation du corps des femmes est un fait qui se voit dans le monde entier, à différents degrés, en conséquence de différents produits sociaux à des niveaux divers.

Dans les sociétés hautement patriarcales et traditionnalistes, où les valeurs patriarcales (et les stéréotypes de genre) dictent les actions et les pratiques de la société, le sentiment que le corps de la femme porte l’honneur de la famille donne un ‘prix’ à la virginité de la femme, au point que certains gynécologues proposent des ‘certificats de virginité’ destinés à accentuer la désirabilité et la valeur des femmes sur le marché du mariage. La valeur d’une femme est donc mesurée à son comportement général (est-elle suffisamment vertueuse ? suffisamment modeste et docile ?) et à sa chasteté, tandis que toute attitude audacieuse et tout signe susceptible d’indiquer une liberté d’esprit – en un mot, toute femme montrant qu’elle connaît et valorise son esprit – sont vus d’un mauvais œil, les femmes étant censées être malléables et obéissantes. Plus la femme s’approche de cet idéal à jamais inaccessible, plus elle est estimée et encensée, et plus elle aura de la valeur. La marchandisation du corps des femmes est aussi un produit du capitalisme qui tend à tout commercialiser. Le domaine de la publicité nous donne un excellent aperçu de la façon dont le corps des femmes est exploité : tout d’abord, on se sert du corps des femmes pour vendre aux gens de nombreux produits qui n’ont rien à voir avec la sexualité. Par exemple, pour quelle raison fait-on vendre des voitures par une femme vêtue d’une robe blanche transparente sous la pluie ? Quel est le rapport avec la qualité de cette voiture ? Par ailleurs, beaucoup d’annonces publicitaires ne montrent que des parties du corps des femmes sans en révéler leur visage, ce qui – l’être humain étant relié à ce corps- ne fait que renforcer l’impression de réification du corps féminin. En outre, l’image même véhiculée par la publicité en cette ère capitaliste agressive a tendance à présenter le corps des femmes comme des choses, des choses qui ne devraient pas transpirer, ni avoir de poils ou sentir mauvais, ni même être humaines du tout, fixant une fois de plus des objectifs inaccessibles de ce qui est perçu et établi dangereusement comme de la « beauté ». Là encore, la conformité est la clé de l’acceptation sociale : la valeur d’une femme augmente en fonction de sa conformité croissante aux normes patriarcales de la société. Vu l’ordre néolibéral économique mondial actuel, les valeurs patriarcales, les stéréotypes de genre et le capitalisme pactisent pour faire pression sur les femmes, façonnant ainsi la relation qu’elles entretiennent à leur propre corps.

Les attaques dont le corps des femmes fait continuellement l’objet peuvent avoir de terribles répercussions sur la perception qu’elles ont d’elles-mêmes : un stress provoqué par le fait de ne pas être conforme à ces idéaux, des problèmes d’image corporelle, de l’angoisse, et la dépossession de son propre corps qui devient une propriété publique. Ces agressions ont par ailleurs des corollaires qui affectent la vie des femmes d’une manière générale : les valeurs patriarcales donnent aux hommes l’impression d’avoir un droit sur le corps des femmes, comme si ce dernier était quelque chose dont ils pouvaient user et abuser, engendrant des générations d’hommes pour lesquelles le harcèlement sexuel ne pose aucun problème, de la même manière que la femme est tenue pour responsable du viol dont elle est victime ; le corps des femmes devient l’expression vivante d’un instrument sur pattes qui ‘n’attend que ça’, dont l’unique tort est d’exister et de paraître en public. En outre, le patriarcat a repris les revendications féministes de libération sexuelle et corporelle et les a détournées à des fins commerciales : alors que les activistes réclamaient la liberté pour les femmes de jouir et vivre pleinement leur sexualité, le patriarcat a transformé cette revendication légitime en l’obligation d’être sexuellement très active et sexy, conformément à la définition patriarcale du terme.

La lecture de cette situation ne devrait pas se résumer à un bras de fer entre hommes et femmes : les valeurs patriarcales affectent et oppriment tous les êtres qui ne sont pas conformes d’un point de vue du genre et qui remettent en question les valeurs patriarcales traditionnelles.

La devise de l’AWID, “Le changement ne se fait pas tout seul. Nous le provoquons collectivement”, est le juste écho de ce qu’il y a à faire. En décidant de remettre constamment en question les valeurs patriarcales et la représentation traditionnelle du corps des femmes, et d’utiliser notre pouvoir afin de  faire évoluer les mentalités et les pratiques, nous pouvons espérer obtenir des changements positifs importants. À mon sens, ce n’est toutefois pas la partie la plus difficile. Aussi naïf que cela puisse paraître, le plus dur est de se pencher sur soi-même et faire taire une bonne fois pour toutes les voix  moralisatrices fabriquées qui nous murmurent en permanence que nous sommes trop grosses, trop poilues, que nous n’avons pas la morphologie qu’il faut, et que nous devrions nous épiler les sourcils, nous épiler à la cire, souffrir, nous lisser jusqu’à ce que plus rien ne dépasse, tout en acceptant docilement le harcèlement que l’on nous jette en pleine figure. Ce qui est difficile, ce n’est pas de réaliser combien notre environnement extérieur limite nos corps. C’est de ne pas en parler. Le plus dur est d’appliquer à nous-mêmes ce que nous savons être juste et d’empêcher les messages toxiques d’envahir nos esprits.

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