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Les générations dialoguent: Au-delà des reproches

Loubna H. Skalli
Hanna@American.edu

Pendant quatre jours, du 11 au 14 juin 2013, le Programme d’activisme des jeunes féministes (YFA, en anglais) de l’Association pour les droits de la femme et le développement (AWID, en anglais) tenait une discussion en ligne fascinante sur les défis et les occasions que présente l’organisation multigénérationnelle efficace. À mon avis, un tel forum est non seulement opportun et nécessaire, mais également attendu depuis longtemps.

Il y a des années que je me demande pourquoi les générations de féministes (universitaires et activistes) ne s’engagent que rarement, voire jamais, dans un dialogue honnête et constructif sur les aspects qui les rassemblent et sur ceux qui les distinguent. Pourtant, les malentendus et les conceptions erronées sont monnaie courante entre les membres « séniors » et les membres « juniors » de tous les mouvements de femmes, et ce, même si elles tiennent toutes le discours des droits, de l’inclusion, de la participation et de la diversité. Cette absence de dialogue était percutante pour la jeune femme que j’étais en 1990, une décennie marquée d’effervescence et de dynamisme au sein du mouvement des femmes marocain. En plus du manque de dialogue intergénérationnel, j’étais peut-être encore plus déconcertée par ce que je percevais comme l’indifférence et le désintérêt des « séniors » à l’égard de la jeune génération. Alors que j’explorais et que je découvrais mon identité féministe, il n’y avait aucun mentorat et pratiquement aucune orientation sur la manière dont je pouvais m’intégrer.

Les questions qui me tourmentaient à l’époque sont très semblables à celles qui ont réuni les participant-e-s à la discussion en ligne YFA : quels sont les éléments qui favorisent le dialogue intergénérationnel et ceux qui lui nuisent? Qu’y a-t-il à perdre ou à gagner lorsque ce genre de dialogue ne se produit pas? Quelles sont les incidences sur la viabilité et la vitalité des luttes des femmes pour les droits et la justice?

J’étais ravie de constater que l’ensemble des participant-e-s au forum en ligne s’entendaient pour dire que la communication et la collaboration multigénérationnelles sont non seulement souhaitables, mais essentielles au soutien durable de notre lutte pour réaliser la justice de genre. En dépit de notre âge à titre de participant-e-s, et malgré nos différences sur le plan du genre, de l’éducation, des expériences, de l’orientation sexuelle ou des lieux géographiques, il nous était évident qu’il existe des défis et des tensions auxquels les mouvements de femmes doivent faire face, avant que la coopération intergénérationnelle ne devienne efficace et productive

On peut considérer ces défis en termes de luttes intergénérationnelles entourant le pouvoir et la (re)définition des priorités. Les luttes de pouvoir ne sont pas uniquement issues des différences d’âge entre les activistes. Elles se manifestent plutôt lorsqu’on soumet l’activisme à un système de valeur hiérarchique selon lequel plus les expériences sont longues, plus sont légitimes les privilèges et les droits accordés en fonction de l’ancienneté. Ce que la jeune génération a tendance à réprouver n’est pas l’ancienneté en soi, mais plutôt ce que j’appelle l’ancienneté hégémonique. Les jeunes abhorrent particulièrement les pratiques d’exclusion des activistes bien établies qui ne reconnaissent, non plus qu’elles ne valorisent, l’apport des jeunes générations au mouvement. L’ancienneté hégémonique est condescendante envers les jeunes féministes, en plus d’être pratiquement absente des espaces investis par les jeunes. Elle ne se rend pas là où sont les jeunes féministes, pas plus qu’elle n’ouvre de nouvelles avenues favorisant leur participation. Pourtant, outre leur enthousiasme et leur énergie, ce que les jeunes féministes peuvent apporter aux mouvements, et ce qu’elles apportent dans les faits, est un sentiment renouvelé du possible et une nouvelle vision de la mobilisation en faveur de la justice de genre. Les jeunes féministes vont de l’avant, tout en recentrant le mouvement de sorte qu’il réponde à leurs priorités et à leurs intérêts générationnels. L’inclusion des droits sexuels aux objectifs plus vastes des mouvements de femmes dans plusieurs régions du monde demeure l’une des luttes et sources de tension irrésolues. La tenue d’un dialogue intergénérationnel sur cette question, comme celui qu’a organisé le Programme d’activisme des jeunes féministes, représente un excellent point de départ.

Nonobstant les défis, les participant-e-s à la discussion en ligne ont mis en évidence plusieurs exemples de collaborations intergénérationnelles inspirantes et signifiantes. Pour que de telles collaborations naissent, on a insisté sur l’importance de mettre en place certaines conditions. On peut notamment citer un environnement habilitant, où les générations peuvent réellement abandonner les préjugés et les malentendus qu’elles entretiennent les unes face aux autres, pour se mobiliser derrière des objectifs communs au bénéfice de tous et toutes. L’environnement devrait également favoriser la logique de partenariats reposant sur la confiance mutuelle et la reconnaissance, plutôt que sur le paternalisme et la méfiance mutuelle.

À n’en pas douter, les défis à surmonter quant à la communication et à la collaboration intergénérationnelles sont corsés et bien réels. En revanche, les gains s’y rapportant sont formidables et enrichissants pour toutes les personnes qui s’y engagent. Dans l’intérêt de la viabilité et de la crédibilité des mouvements, les activistes de tous les mouvements de femmes tireront profit de dialogues sérieux et ouverts.

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