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Investir dans les filles ne met pas fin au cycle de la violence

098Cette année, le thème de la Journée internationale de la fille est Autonomiser les adolescentes pour mettre fin au cycle de la violence. Alors que mettre fin à la violence basée sur le genre est d’importance vitale, les Nations Unies n’ont pas su se saisir de l’occasion pour s’attaquer aux causes profondes qui font que la violence est un cycle. Dans son matériel de communication, les Nations Unies ont déclaré « Investir dans les filles est la chose juste et intelligente chose à faire.»

Cette focalisation sur l’investissement, comme si les filles étaient des denrées dans lesquelles on investit, ne fait pas progresser la justice sociale à leur égard. Il est clair qu’ « investir dans les filles » ne va pas balayer par magie la domination patriarcale et les normes culturelles qui limitent la capacité des filles à jouir de leurs droits et de leurs libertés, à prendre des décisions par elles-mêmes et à voir ces choix respectés. Investir et autonomiser ne sont que des mots tendance qui permettent aux firmes de s’acquitter de leur dû à la responsabilité sociale des entreprises, mais qui sont dépourvus de toute signification et ne permettent pas de comprendre ou de savoir quels sont les vrais problèmes dont souffrent les filles, problèmes dont les solutions pourraient mettre en péril l’existence de ces firmes.

On peut lire dans la note conceptuelle des Nations Unies concernant la Journée internationale de la fille 2014 : « L’adolescence est une période critique qui peut avoir un effet déterminant sur la vie d’une femme. A cette étape de leur vie, les filles peuvent bénéficier d’investissements judicieux et d’un soutien adéquat qui favoriseront leur autonomisation. Elles peuvent au contraire se heurter à des obstacles récurrents et subir des discriminations, des pratiques néfastes et des violences qui les entraîneront dans une spirale négative ayant des répercussions à long terme pour elles, la société et les générations futures. »

Ce qui en fait signifie que les Nations Unies ont identifié les filles comme le nouveau segment de population qui permettra au capitalisme — dont les entreprises, les institutions et les fondations sont les éléments de base — de faire des profits.

On lit aussi dans cette note : « L’autonomisation des adolescentes est bénéfique pour tous. Elles deviennent des femmes indépendantes capables de prendre soin d’elles et de leur famille, d’augmenter leurs revenus potentiels … ». Etre autonomisée et augmenter ses revenus pour mieux alimenter les structures de l’économie mais sans les remettre en cause ? Investir dans les filles ne supprime pas la violence systémique à laquelle sont confronté-e-s les filles, les jeunes femmes, les jeunes transgenres ou non conformes aux stéréotypes de genre du fait des structures de l’économie qui continuent à renforcer le patriarcat, le colonialisme, la guerre et l’impérialisme, qui tous ont des effets dévastateurs pour elles et eux.

Prenons les exemples de Rehtaeh Parsons et de Tina Fontaine, pour ne citer que deux des centaines d’adolescentes canadiennes dont les vies ont été fauchées trop tôt. Peut-on vraiment croire que si on avait « investi » en elle et si on l’avait autonomisée, Rehtaeh ne se serait pas suicidée après son viol, qui a été photographié et publié sur les réseaux sociaux par les quatre garçons qui l’ont violée en toute impunité ? ou que l’on aurait pas retrouvé le corps de Tina dans un fleuve, alors que personne ne s’est soucié de la chercher après sa disparition ?

Les mots « investir dans » et « autonomiser » les femmes et les filles ne font aucune place à une analyse du point de vue des droits humains, ni à une approche sous l’angle de la justice de genre, ni, ce qui est le plus grave, à un positionnement dans le cadre de la justice économique. On nous parle d’améliorer la maîtrise économique des femmes mais la question de la santé sexuelle et des droits liés à la reproduction, en particulier quand elle touche à des sujets comme l’avortement ou l’orientation sexuelle, et plus encore au concept plus inclusif de justice de la reproduction, n’est pas prise en compte de façon satisfaisante aux Nations Unies. Au lieu de cela, on en parle aux jeunes filles de façon symbolique. Par exemple, pour faire diminuer le nombre de grossesses précoces on explique aux adolescentes ce qu’est la contraception et on les informe sur les IST, mais pourquoi ne leur parle-t-on pas aussi du consentement, du libre choix et du libre arbitre dans les relations sexuelles ?

Qu’en serait-il si nous nous attaquions aux obstacles qui empêchent les filles, les jeunes femmes, les jeunes transgenres ou non-conformes aux stéréotypes de genre de faire leurs propres choix en matière de sexualité et de disposer de leur corps ? Des obstacles tels que la violence systémique étatique et sociétale à l’égard des femmes et des filles, ou les discriminations de genre, de classe et de race dans l’accès aux services de santé ou les inégalités dans les relations sexuelles. Si nous commencions à traiter ces problèmes de façon significative, ce serait un début d’assurance que l’intégrité corporelle et l’autonomie des adolescentes sont évoquées, respectées, promues et comprises en tant droit humain.

Alors que la violence est une réalité quotidienne qui touche de façon disproportionnée les femmes et les filles (et au Canada elle touche de façon disproportionnée les femmes et les filles autochtones), il faut creuser plus et parler aussi des structures inégalitaires du pouvoir, notamment des systèmes économiques, qui prospèrent grâce à l’exploitation et à l’asservissement des filles, et de la façon dont toutes ces questions sont liées.

Pour comprendre dans leur intégralité les causes et les conséquences de la violence basée sur le genre, il faut se pencher sur les entrelacs de la domination tissés par le patriarcat et sur l’exploitation qui permet au capitalisme de prospérer, plutôt que de se demander si nous souffrons d’un manque d’investissement ou d’autonomisation. Et ce n’est que quand nous commencerons à mettre cette analyse au cœur de la réalisation de la justice sociale que nous commencerons à nous approcher de la possibilité de mettre fin au cycle de la violence.

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