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Yellow Fever : une jeune artiste kényane utilise le film d’animation pour dénoncer les effets néfastes des standards de beauté eurocentriques sur les femmes de couleur

Yellow Fever de Ng’endo Mukii sur Vimeo.

C’est à la jeune animatrice et réalisatrice kényane Ng’endo Mukii que nous devons Yellow Fever. Ce court métrage d’animation explore l’influence des standards de beauté biaisés que véhiculent les médias de masse sur la façon dont la société et les femmes elles-mêmes perçoivent et contrôlent le corps féminin, en particulier celui des femmes de couleur.

La Plateforme des jeunes féministes a demandé à Mukii d’en dire plus sur la critique sociale  à laquelle elle se livre dans son film et sur les pressions exercées par le colonialisme et le racisme sur les femmes de couleur pour qu’elles se plient à des normes de beauté irréalistes qui, au final, les rendent invisibles.

Mukii raconte que, lorsqu’elle travaillait sur Yellow Fever, de nombreuses questions ont germé en elle sur la capacité des médias en général, et des médias kényans en particulier, à gommer la véritable essence des femmes africaines et à les en déposséder. Elle s’interroge en ces termes : « Si toutes les femmes que l’on voit à la télé ont des tresses, celles qui ne se font pas poser des cheveux qui ne leur appartiennent pas n’y ont pas vraiment leur place. Si nos médias n’accordent aucune valeur à nos cheveux, qu’allons-nous donc faire pour changer et nous conformer à ce modèle de beauté ? Si toutes les femmes que l’on voit à la télé ont le teint pâle ou la peau claire, quelle sera la réaction générale des femmes confrontées à cette image qu’on leur renvoie ? ».

Yellow Fever est le film de fin d’étude présenté par Mukii au Royal College of Art de Londres. Il mêle scènes réelles chorégraphiées, images animées par ordinateur et dessinées à la main, enregistrements de discussions avec des proches de l’artiste et commentaires ajoutés en voix off. Le film se nourrit du vécu personnel de Mukii et de celui de membres de sa famille – sa sœur, sa nièce et sa mère. La réalisatrice met également sur le devant de la scène la femme qui lui tisse les cheveux. Dans le court métrage, elle l’appelle Mkorogo (mot swahili signifiant « mélange »), parce qu’elle applique de la crème éclaircissante sur ses mains et son visage uniquement et que le reste de son corps est resté noir.

Mukii se souvient qu’adolescente elle pensait : « “Cette femme est vraiment stupide. Regardez comme elle se blanchit la peau. Regardez-la… Elle se fiche complètement de qui elle est. Elle essaie de changer de race.” Je pensais beaucoup de mal d’elle mais j’étais trop jeune pour comprendre qu’elle n’était que le produit de la société dans laquelle nous vivons. »

Mukii se souvient également avec précision du moment qui lui a inspiré la première scène du film, scène dans laquelle sa sœur et elle sont au salon de coiffure. C’était « la dernière fois que j’ai fait tressé mes cheveux. Je me souviens avoir eu tellement mal ». Mukii avait alors eu l’impression que Mkorogo la punissait, qu’elle lui en voulait d’avoir la peau plus pâle qu’elle, et donc de mieux correspondre aux standards eurocentriques mis en avant dans les médias.

La scène suivante juxtapose les corps de danseuses noires à la respiration lourde et des successions accélérées de représentations coloniales des corps noirs. Mukii, en voix off, déclare : « Je vois l’ouest nous regarder et, en réponse, cette femme [qui tisse les cheveux de Mukii] qui s’est donné tant de mal pour effacer l’élément faisant d’elle une vraie africaine – sa propre mélanine, sa propre peau. »

Un autre passage du court métrage met en scène une version animée de la nièce de Mukii, assise près d’un poste de télévision renvoyant l’image d’une pop-star blanche. On entend l’enfant dire notamment : « Si j’étais américaine, je serais blanche, blanche, blanche, blanche, et j’adorerais être blanche. »

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Mukii affirme que sa nièce n’est pas un cas isolé. Elle se rappelle qu’une femme, avec qui elle avait coutume de se faire coiffer dans le marché de Nairobi, lui a un jour raconté que sa fille répétait souvent, lorsqu’elle était devant le miroir : « Maman, sérieusement, pourquoi est-ce que je ne suis pas blanche ? Pourquoi est-ce que je suis née noire ? » La mère n’a jamais compris d’où lui venait ce désir, mais elle a finit par l’entendre dire : « Au moins, je suis la plus blanche de toute la famille ! » Pour Mukii, c’est véritablement déchirant d’imaginer qu’une enfant, censée simplement profiter de son enfance, se pose des questions aussi fondamentales sur son patrimoine génétique.

Mukii a décidé d’intituler son film Yellow Fever, en référence à la chanson éponyme de Fela Kuti  dans laquelle le chanteur s’en prend aux femmes nigérianes qui utilisent des crèmes blanchissantes. Mukii dit avoir voulu poursuivre la réflexion sur ce thème sans toutefois faire sienne la critique exprimée par Fela Kuti. Elle pense en effet que les gens n’ont pas encore compris que certaines pratiques comme le blanchiment de la peau relevaient d’un état psychologique provoqué par un conditionnement négatif qui les incite à se conformer à des standards de beauté irréalistes et, pour y parvenir, à prendre des mesures extrêmes et à mettre leur santé en grand danger.

Dans son film, Mukii accuse et rend responsable la société, et non les femmes. « Si notre société valorisait toutes les couleurs de peau, personne ne tenterait de blanchir sa peau. Si nous vivions dans une société qui valorise les cheveux naturels, nous ne chercherions pas à exhiber de longues tresses. Nous ne trouverions pas les tresses plus attirantes que ce qui pousse naturellement sur nos têtes. »

Le film de Mukii a obtenu de nombreuses distinctions dans le monde entier. Des professeur-e-s d’université s’en sont servi pour illustrer leurs théories et montrer que le vécu de celles et ceux qui ont subi l’esclavage et le colonialisme – et se sont senti-e-s laid-e-s ou stupides du fait de leur couleur de peau – s’est transmis de génération en génération et imprègne encore la vie de leurs descendant-e-s.

Et vous, membres de la communauté de la Plateforme des jeunes féministes, que pensez-vous des standards de beauté imposées par la société ? Que pensez-vous des idées avancées dans Yellow Fever ? Votre avis nous intéresse ! N’hésitez pas à nous écrire à l’adresse suivante : yfa@awid.org.

 

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